dimanche, 09 décembre 2018 21:54

Observation des gilets jaunes depuis la Suisse

8 décembre 2018

Je n’ai jamais le temps de finir les articles que je commence. L’autre soir, ma belle-sœur m'a appelé. Nous sommes restés à parler la moitié de la nuit : j’ai perdu le fil.

Je perds d’autant plus facilement le fil que le sujet « gilet jaune » me file entre les doigts. C’est comme un poisson frais pêché, c’est visqueux et ça me glisse entre les doigts.

Je crois tenir enfin une vérité, ou une affirmation solide sur laquelle me baser pour parler des gilets jaunes, depuis le début, jusqu’à la fin, pouvoir développer un discours cohérent…. Mais le sujet m’échappe. Quand je crois pouvoir les appréhender, je me rends compte qu’en somme, ce que je veux dire est vrai, là, pour une ou deux personnes, mais ne saurait être généralisé à tout le monde.

Les gilets jaunes sont le prétexte à toutes les fake news, y compris les discours complotistes. On dit par exemple que mercredi dernier, sitôt après le conseil des ministres, Macron irait à Marrakech signer avec l’ONU un pacte de migration. Désormais, avec la bénédiction de l’ONU, on verra déferler sur l'Europe (donc la France et … la Suisse !) par centaines de milliers des migrants africains et maghrébins, payés un euro de l’heure. Voici les nouveaux esclaves des temps modernes. Voilà la bonne affaire pour les riches entreprises : plus besoin de payer les salariés selon les conventions collectives ou le SMIC ou je ne sais quoi : un euro de l’heure, et basta ! A ce prix, les français, les européens sont trop chers, ils seront mis sur la touche. C’est le grand remplacement. Avec ces nouveaux travailleurs, une nouvelle religion : l’Islam. Mais pas l’Islam gentil et tolérant, non, l’islam pur et dur, la loi de la charia. Ce sera la nouvelle loi désormais seule applicable sur tout le territoire. Les gilets jaunes se préparent à une grande action pour empêcher Macron de s’envoler à Marrakech.

Evidemment : rien n’est vrai. Pas de grand remplacement dans le traité de Marrakech, pas de blocage de l'avion présidentiel par des gilets jaunes.

Et puis, dès jeudi soir, jusqu’à ce samedi, les médias disent avoir des confidences des conseillers : le gouvernement à peur. Face aux troubles du 24 novembre et du 1 er décembre qui ont surpris Paris, tout le monde a peur à la pensée de ce qui pourrait arriver ce 8 décembre. Le premier ministre demande à tous les élus des provinces d’appeler leurs administrés de ne pas manifester. Ou s’ils veulent manifester, de ne pas venir à Paris, mais de rester chez eux. Tout le monde tremble à l’avance à propos des casseurs.

Qu’est-ce que c’est que cet Etat qui a brusquement peur des casseurs ?

On se réclame d’un passé glorieux, celui de la Révolution française et on a peur des manifestations dans la rue, on a peur qu’elles soient infiltrées par des casseurs, de l’ultragauche ou de l’ultradroite. La Révolution française s'est aussi constituée à partir de manifestations et d'insurrections...

Je voulais écrire sur les gilets jaunes. Ecrire sur la difficulté qu’il y a pour de plus en plus de gens de finir le mois. Que par rapport à la crainte de ne pas arriver à boucler le mois, la perspective de la fin du monde à cause de la pollution paraît bien lointaine. On aura le temps de crever bien avant de la misère. De la dépression et du désespoir causé par la misère.

Je me suis dit que mieux valait attendre samedi soir. Parce que peut être samedi soir, il n’y aurait peut être plus de république en France. Plus de démocratie. S’il n’y a plus de démocratie en France, cela changea forcément le cours de mes Chroniques suisses. Avec ou sans péril islamiste à la clé.

Dimanche matin 9 décembre 2018

Bonne nouvelle. Si j’ai bien compris, ceux qui gouvernent la France ont enfin saisi qu’il fallait écouter les forces de l’ordre, ce que les spécialistes et les cadres des forces de l’ordre avaient à dire. Il faut plus de moyens, plus d’effectifs. Les troupes ne devaient pas seulement être là en masse, statiques, à essuyer stoïquement et sans broncher insultes, pavés et objets divers. Si j’ai bien compris, le gouvernement les a empêchés de riposter, ne donnant pas au moment voulu les ordres nécessaires pour qu’ils puissent le faire de manière crédible et efficace. Les forces de l’ordre en ont marre. Tout le monde est déjà en mode heures supplémentaires et il faudrait venir là tous les samedis pour se faire caillasser sans réagir ? Il ne faut pas perdre encore les gendarmes et la police, quand on a déjà perdu le peuple. Mais là, les bonnes dispositions ont été prises dès le matin. Dès 05 :30, quarante stations de métro sont fermées. Il est possible de fouiller les gens pas seulement sur place à Paris, mais en amont, comme on dit, dès leur départ de chez eux. Aux péages, les policiers entrent dans les cars à destination de la capitale et contrôlent tout le monde. On arrête les véhicules, on fait ouvrir coffres et portières. On y confisque tour à tour toutes sortes d’objets : boulons, vis, marteaux, boules de pétanque, masques à gaz, cannes télescopiques … On procède à ce qu’on appelle des « arrestations préventives ». En clair, on arrête des gens avant même qu’ils aient commencé à tabasser, à casser, à démolir.

C’est nouveau : ça vient de sortir. Est-ce que ce sera la nouvelle norme qui sera appliquée dorénavant ? Demain, je me promène dans la rue, je croise deux flics (en uniforme ou en civil, peu importe). Il suffira que j’aie une tête qui ne leur plait pas et me voilà coffré, préventivement !

C’est le week-end du Téléthon, mais on va s’appliquer à battre un autre record : celui du nombre d’interpellations, d’arrestations et de mises en examen. On en est à passé mille deux-cents, alors que d'habitude, on s'arrête à 400 ou 500, faute de place...

Les gilets jaunes sont un mouvement de protestation autonome. IL y a dans le mouvement presque autant de courants d’idées qu’il y a de personnes. C’est un mouvement fascinant. Les politiques aimeraient bien le récupérer. Dupont-Aignan, la France Insoumise, Marine Le Pen. Rien à faire. Ne veulent rien céder. Ils ne veulent même pas laisser aux syndicats le soin de les représenter. Au point que quand l’un ou l’autre de ses membres franchit le seuil d’un bâtiment public (Préfecture, Matignon…) il est immédiatement rejeté par ses pairs. On est même allé jusqu’aux menaces de mort. Pour finir, Jacline Mouraud et Benjamin Cauchy y sont retournés. Ils ont demandé à voir Macron, qui a refusé, en précisant que la porte de Matignon était toujours ouverte. Ils sont donc partis à Matignon où ils ont été reçus quelques heures après les contrôles d’identité usuels. La discussion aurait été constructive. Edouard Philippe était à l’écoute, mais avouait qu’il était coincé. Coincé par qui ? le Président ? ou la Haute Finance ?

A l’heure qu’il est, les politiques n’ont pas réussi à récupérer le mouvement. Le gros problème, la tragédie cependant réside dans le fait que des casseurs se sont infiltrés dans chacune de leurs manifestations. Avoir un gilet jaune est obligatoire quand on possède une voiture. Tout le monde en a un. Facile de se faire passer pour un gilet jaune alors qu’on est casseur.

Les gilets jaunes portent un mouvement salutaire. Malheureusement, il est perverti par les casseurs.

Et la Suisse dans tout ça ?

Je réfléchis depuis plusieurs jours, en pensant notamment à notre pays. Là-bas, ils manifestent. Ici ? rien. On ne manifeste pas, cela ne se fait pas.

Je songe à la situation des gilets jaunes, leurs revenus, leur pouvoir d’achat et leurs revendications. Je compare tout cela avec la Suisse. Les chiffres ne sont pas les mêmes : ceux des salaires comme ceux des loyers. La situation est cependant la même : même en Suisse, pays qu’on dit prospère à cause de ses banques et de ses assurances, une part importante de la population peine à boucler ses fins de mois. Grosse différence en Suisse : on ne jette pas les gens à la rue parce qu’ils ne paient pas leur loyer. Personne ne dort dans la rue … enfin, presque personne. La Suisse cache ses pauvres. A Lausanne, il y a des institutions pour ça, comme la Marmotte, où on cache les gens pour la nuit. Les pauvres doivent d’ailleurs payer 5 francs par nuit. Ce que l’histoire ne dit pas, c’est comment font ceux qui n’ont pas ces 5 francs… Je croise parfois des mendiants qui me demandent de quoi aller dormir à la Marmotte. Mais c’est comme avec les fake news : je ne sais pas s’ils disent vrai ou si en fait, je suis là pour financer leur prochaine dose de drogue. Je me dis : moi aussi, je suis au social, ce n’et pas à moi de m’occuper du problème ; je dis que je n’ai rien – ce qui est assez souvent vrai.

A propos de la pauvreté, j’essaie de comprendre à quel montant se situe ce fameux seuil de pauvreté. Comme d’habitude en Suisse, rien n’est simple. Toujours pareil : « Ça dépend ». On vous aligne quatre chiffres, tout en s’assurant qu’ils soient suffisamment éloignés les uns des autres pour ne pas permettre, au vu des données mises en regard, de déduire ou de calculer quelque chose de simple et de clair.

Impossible de savoir clairement non plus comment se calcule le fameux minimum vital. Ce que je sais, pour y avoir passé pendant de nombreuses années, c’est qu’il se compose en premier lieu du loyer. A condition bien évidemment qu’il ne dépasse pas un niveau prévu dans une table approuvée chaque année par le Conseil d’Etat.

Mais comment se calcule cette table ? Mystère. Qui calcule cette table ? Absolument aucune idée.

On attribue ensuite un forfait pour l’entretien d’un ménage. Ce sont des montants fixes, par personne, calculés par un organisme faîtier, sans que l’on sache vraiment comment il a été calculé. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il est basé sur ce que vivent 10% des familles les plus pauvres et qu’il est inférieur aux prestations complémentaires de l’AVS. Il faudrait éviter en effet que les gens qui bénéficient de l’aide sociale soient mieux lotis que ceux qui n’en bénéficient pas … Avec ce montant, on est censé se nourrir et payer ses factures d’électricité, de téléphone… On a même le droit de fumer et de boire un peu. Par contre, la bagnole, faut oublier ! C'est un luxe ! Ceci dit, pour l'abonnement des transports publics, vous vous débrouillez : on n'est pas là pour ca.

L’aide sociale et les montants sont définis d’après des recommandations normatives et chiffrées préparées par  de la Conférence suisse des institutions d’action sociale. Sans doute un beau collectif de fonctionnaires plus ou moins bobos se réunissant plusieurs fois par année dans les salons d’un grand hôtel cher quelque part en Suisse pour décider quelle doit être le mode de vie de leurs semblables mis au ban de la société parce qu’ils n’ont plus de travail ou que pour une raison ou une autre ils ont fini sur les bas-côtés.

Les fonctionnaires, eux, n’ont jamais eu faim ; ils n’ont en tout cas jamais voulu expérimenter personnellement si ces montants misérables permettent vraiment de s’en sortir correctement tout en conservant une vie sociale digne. Pour y avoir été soumis pendant plusieurs années, je dois dire que ma vie sociale s’est limitée à aller boire un café trois fois par semaine dans un restaurant près de la gare. Je n’appelle pas cela une vie sociale. Heureusement que je suis par nature plutôt solitaire et que je passe mon temps à lire et à me promener dans la nature.

Il faut aussi lire les notes : c’est édifiant. Entre 2013 et 2017, rien n’a bougé… la vie reste bon marché : pas d’adaptation au renchérissement dep0uis au moins six ans ! ah oui, j’oubliais : la prime de l’assurance maladie n’est pas comptée dans le renchérissement. Sinon, ce serait la vraie pagaille, n’est-ce pas ?

Primes d'assurance maladie

Puisqu'on est dans les sujets qui fâchent, parlons-en !

On lisait en 2016 que l’accumulation des augmentations des primes de ces 20 dernières années représente une hausse de près de 159%.

Lors de l'introduction de la loi sur l'assurance maladie (LAMal) en 1996, la prime moyenne s'élevait à 173 francs, contre 447 francs pour 2017. Ces dix dernières années, les primes standard ont augmenté en moyenne de 3,6% chaque année.

Or, ces augmentations ne sont pas prises en compte dans le calcul de l’indice des prix à la consommation, soi-disant pour des raisons méthodologiques : l’argent payé par les primes est redistribué en prestations dont peuvent bénéficier ceux qui paient… Allez comprendre ! Une preuve de plus que les statistiques en Suisse sont de purs mensonges, à l’instar de ce qui se pratique avec le chômage. Si ce n’est pas du mensonge, c’est en tout cas qu’on cherche à nous cacher quelque chose, comme on cache les sans-abris pour la nuit.

De 1999 à 2018, les primes de l’assurance maladie de base ont plus que doublé… Mais en Suisse, personne ne se révolte. Il y a bien eu quelques manifestations : 100 personnes à Lausanne, 150 personnes à Genève. Il n’y a pas eu d’affiches, pas de tracts, pas d’encarts dans les journaux. Je n’en ai rien su, je n’ai donc pas pu rejoindre les manifestants.

Mais il est vrai qu’en Suisse, on préfère cultiver l’entre-soi : on préfère rester entre gens qu’on connaît… Et je le sais, pour l'avoir observé avec les voisines et les voisins des immeubles autour du mien. Depuis vingt ans, je croise les mêmes personnes chaque jour. Personne ne salue personne. Parce qu'on ne se connait pas.

La suite demain !

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1 Commentaire

  • Lien vers le commentaire Jacqueline lundi, 24 décembre 2018 22:41 Posté par Jacqueline

    Bonsoir,
    Par hasard je suis tombée sur votre profil FB sur ma rubrique "connaissez-vous ?". Mais non je ne vous connais pas... cependant, j'ai quand même lu votre parcours et vos textes criants de vérité...particulièrement celui de "Et la Suisse dans tout ça"...et ça m'a donné une féroce envie d'enfiler un gilet jaune Suisse..:)).mais non surtout pas !!? En Suisse on ne manifeste pas ça ne se fait pas...POINT ! Gentil et obéissant le petit Suisse et personne ne déroge à la règle...pff

    Par la même occasion de je vous souhaite un joyeux Noël et mes meilleurs voeux de santé et de bonheur !

    Jacqueline

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