vendredi, 21 décembre 2018 13:13

Les fonctionnaires de santé face aux addictions : un cas concret Spécial

En me réveillant ce matin, je vois qu’une amie m’a fait suivre le texte suivant, publié par Cendrine Pouzet sur son compte Facebook.

Ce que je lis est grave. Très grave. Je ne peux pas le garder pour moi. Je dois le partager dans mes chroniques.

D’abord le texte de Cendrine Pouzet, très douloureux : en entier, sans rien n’y changer :

 

Cet après-midi une amie m’a contacté en urgence pour lui remettre un sac de couchage.

Elle venait de rencontrer une femme que l’hôpital venait de bannir, et ce pour un minimum de 48 heures.

Elle allait dormir dans les bois sans rien avec elle....

Enfin c’est ce qu’elle a cru assez fort pour décompenser encore plus brutalement.

Cet hôpital exerce la médecine pour les patients psy et ceux qui ont d’importants problèmes d’addictions.

Très souvent plusieurs pathologies se croisent et amplifient leur détresse, déjà immense.

Elle a bu une bière. Dans sa chambre. Ce qui est bien sûr totalement interdit.

Et compréhensible.

Ce qui ne l’est pas c’est la sanction!

Cette femme est sans-abri.

Sans possibilité de trouver un ami pour l’héberger ou se payer deux nuits dans un hôtel.

Nous sommes en plein hiver.

La seule solution de cet hôpital fut: le bannissement.

Est-ce que quelqu’un de chez eux se souvient du serment d’Hippocrate?!?

 

Elle est donc partie avec son petit sac dans le village, se soûler à la bière, à eu l’immense chance d’y avoir croisé mon amie et deux jeunes perdus, eux aussi mal en point.

Je suis arrivée vers l’église de Prangins une heure après l’appel au secours.

La femme avait entre temps avalé une grande quantité de médicaments...et beaucoup beaucoup d’alcool.

Elle était dans le coma, médicamenteux et éthylique.

Allongée sur un petit talus, dans le froid glacial, sous la pluie.

 

Un des jeunes a eu le réflexe d’appeler une ambulance.

J’ai aidé les ambulanciers à porter la femme sur le brancard, à la mettre en position latérale de sécurité (pas que les ambulanciers ne savaient pas ce qu’ils faisaient mais parce son corps était en pente et qu’ils avaient besoin d’une troisième personne pour soulever les pieds pendant qu’ils géraient le haut et le milieu du corps inerte de leur future patiente).

 

Donc le centre hospitalier de Prangins jette à la rue, loin de tout, sans assez d’argent, sans ressource familiale, une femme hospitalisée chez eux pour des problématiques liées notamment à l’alcool ?!?

En plein hiver?

Si personne ne l’avait croisé avant qu’elle ne s’effondre elle serait morte maintenant.

D’hypothermie. »

 

Voilà pour le texte de Cendrine Pouzet. Je pourrais pleurer. Car cette fille qui manque de mourir sur le talus, c’est moi. Ca aurait pu être moi. Je suis alcoolique. Par une grâce toute particulière et beaucoup de travail, j’ai posé mon dernier verre en 1987. Je pourrais pleurer aussi de rage, parce que je hais les fonctionnaires. Là-bas à Prangins – je ne connais pas leur hôpital, heureusement, et je prie le Ciel de ne jamais devoir y mettre les pieds – on n’a plus des soignants, mais des fonctionnaires. Ils appliquent le règlement. Pas de bière à l’intérieur de la clinique. Ca se comprend, c’est normal. On ne vient pas dans une clinique de désintoxication avec ses réserves cachées pour se péter la gueule en douce. Faut être logique, cohérent.

Là où je dis que ce sont des fonctionnaires, et non des soignants, c’est qu’ils n’ont rien compris à cette putain de maladie qu’est l’addiction. L’addiction c’est comme la séduction : aucune article d’aucun règlement n’est de grand secours. Elle est souvent hélas, bien plus forte. Autrefois, ils ont essayé avec la morale. Catholique et ca a donné la Croix d'Or; protestante qui nous a valu la Croix bleue. Un vrai naufrage. Les seuls qui arrivent à aider, je dis bien, les seuls : les Alcooliques anonymes. Parce qu'ils ne jugent pas.

Et puis, je lis les commentaires : beaucoup de commentaires.

Ils vont d’un mot simple de deux syllabes : putain ! A la variante un peu plus élaborée : mais c’est juste monstrueux !

C’est vrai qu’on reste sans voix. Ca ? aujourd’hui, ? en 2018 ? en plus, juste avant Noël !

Cendrine Pouzet est en colère. Moi aussi je suis en colère. C’est pour cela que, toutes affaires cessantes, je rédige ce texte.

Une personne ajoute : Je suis attristé de lire ça mais en même temps pas si étonné.. Aujourd’hui sans argent plus personne n'a du cœur. Et avec de l argent on vous aime, mais on a un faux cœur.

 

Cendrine Pouzet ajoute que la patiente a été admise à l’hôpital de Nyon. « Ou comment virer une patiente de Prangin pour qu’elle finisse à 5km de là dans un autre hôpital.... c’est scandaleux à tout point de vue! »

Oui, c’est scandaleux. C’est pour cela que j’écris cette chronique. J’espère qu’elle sera lue et diffusée.

On pourrait penser que c’est un cas isolé. Une forte tête, comme il y en a parfois. Mais Cendrine Pouzet laisse entendre qu’elle est allée discuter sur place avec des patients de Prangins qui ne paraissent pas s’étonner plus que cela de l’issue de l’affaire.

C’est donc très clairement une honte ! c’est grave.

Si les soignants ne veulent pas faire ce métier, personne ne les force. Qu’ils fassent autre chose. Mais il est inadmissible d’exclure de la clinique, ne serait-ce que pour deux jours, une patiente alors qu’on sait parfaitement bien qu’elle n’a nulle part où aller !

Je souhaite que cette affaire soit diffusée. Que ça fasse du bruit. Que les coupables soient recherchés et sévèrement sanctionnés.

Cendrine Pouzet écrit encore : « Une chambre d’hôtel c’est entre 110.- et 140.- la nuit, dix bières c’est environ 15.- De plus le problème n’est pas son addiction. En soi, le problème c’est d’être sans logement et sans possibilité de quitter le village. Et de se retrouver inconsciente dans un talus à 18h dans la nuit.... sous la pluie avec des températures qui pouvaient soit lui procurer un arrêt cardiaque, soit une hypothermie, et autres joyeusetés. Combien coûte l’intervention d’une ambulance à votre avis ? Si la solution c’est de lui dire de partir pour qu’au final elle se retrouve à l’hôpital de Nyon ? Autant la transférer directement à Nyon en sécurité ? Bref on peut dire ce que l’on veut une addiction, ou de multiples addictions ne peuvent se régler par une forme d’abandon et une mise en danger. Elle aurait aussi bien pu sauter sous un train, et on n’aurait jamais su pourquoi. »

Je le sais bien : les choses ne sont pas toujours aussi simples qu’on le voudrait. On peut s’interroger comment cette personne apparemment sans moyens puisse se retrouver ivre morte... il a bien fallu les payer, ces bières. Mais il est vrai aussi qu’avec l’évolution de la maladie, la tolérance diminue. On peut se demander aussi comment elle s’est trouvée en possession d’une dose fatale de médicaments. Je ne veux pas ici canoniser cette personne contre la structure étatique. Elle devait donner du fil a retordre à beaucoup de gens… mais pourquoi ?

Des commentaires laissent entendre qu’il y a des failles un peu partout dans le merveilleux système de prise en charge des citoyens dans le canton de Vaud. Mais on dirait que personne n’ose parler, de peur de perdre sa place. Et si on faisait table rase, qu’on mettait tout à plat ?

En attendant, je ne lâche pas le morceau et je diffuse. Car ce genre de violence peut arriver n'importe quand, à n'importe qui. Pas besoin pour cela d'être addict à quelque chose. Suffit juste d'avoir une gueule qui ne leur plait pas, aux fonctionnaires.

 

Lu 213 fois

Laissez un commentaire

Assurez-vous d'entrer toutes les informations requises, indiquées par un astérisque (*). Le code HTML n'est pas autorisé.

© 2019 André Jaquenoud, Ecrivain
Site réalisé par abotsiconsulting.ch
Back to Top